Faut-il réglementer les liens hypertextes ?

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Aujourd’hui un amendement à la Loi Numérique (LCEN), déposé par les députés Karine Berger et Valérie Rabault, fait beaucoup jaser dans la webosphère… Il s’agit d’interdire aux hébergeurs de contenu de diffuser des liens hypertextes pointant vers  des œuvres protégées, sans autorisation des ayants droits. En clair, si un lien pointe vers une photo, une vidéo ou un article d’actualité, il faudra l’accord de l’auteur avant de le publier.

A noter que l’amendement 843 n’engage pas la responsabilité des utilisateurs, mais bien celle des « prestataires » (Facebook, Youtube, Google Actualités, etc…). A noter aussi qu’on parle de liens pointant vers des contenus légaux et facilement accessibles, et pas de liens pointant  vers des sites de piratage ou de contrefaçon.

Cet amendement ressemble assez bien à un autre amendement présenté devant le Parlement Européen en juillet 2015 (voir article sur Nouvel Obs) et heureusement rejeté.

Pourquoi ?

Tous les spécialistes du web se gaussent de cette proposition, qui est totalement absurde (comme je vais l’expliquer plus loin). Comme il est toujours facile de se moquer des politiciens, je préfère tenter de comprendre le pourquoi du comment.

Le partage de liens est actuellement largement utilisé dans les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Pinterest, Linkedin, etc…), dans les forums de discussion, les messageries en ligne, etc… et ceci sans aucun contrôle. Le seul contrôle est fait a posteriori, quand des utilisateurs responsables alertent l’hébergeur sur la pertinence de tel ou tel contenu. On ne peut pas dire que cette auto-régulation soit très efficace, comme on le voit ces temps-ci lorsqu’on essaye de lutter contre la radicalisation.

Cette culture du partage n’arrange pas certains auteurs et ayant-droits, qui aimeraient avoir plus de contrôle sur la façon dont on parle de leurs œuvres, et qui aimeraient sans doute aussi toucher des royalties sur les extraits de contenu utilisés à leur insu. Par exemple, une illustration partagée sur Pinterest ne permet pas la rémunération de l’auteur (contrairement à sa publication dans un magazine).

L’esprit de l’amendement 843 est donc rééquilibrer la balance, et de redonner un peu plus de pouvoir aux auteurs, en contrôlant mieux les liens qui pointent vers leurs œuvres.

Comment ?

La faisabilité de la chose est un grand problème… Si l’amendement était retenu, il faudrait que les prestataires (réseaux sociaux et autres) puissent empêcher la publication de tel ou tel lien par les internautes.

  • blocage a priori : on pourrait imaginer une liste de sites en liste noire… Si un utilisateur essaye de partager une URL pointant vers un site blacklisté (car appartenant à un ayant-droit), il recevrait un message du type « vous n’avez pas le droit de créer un lien pointant vers le site XXX »
  • blocage a posteriori : après publication du lien, un ayant droit pourrait saisir le prestataire et demander le retrait du lien partagé. L’utilisateur recevrait alors un message « votre publication a été supprimée suite à la demande de XXX »

Bref, cela semble déjà très compliqué et je n’ai même pas abordé le cas où un internaute a légitimement le droit de partager un lien (parce qu’il est l’auteur de l’article par exemple) ou le cas où certains contenus sur un site web seraient partageables et pas d’autres.

On voit bien que techniquement c’est absurde, et en plus c’est facilement contournable par les internautes. Il existe en effet des petits outils très simples qui s’appellent les raccourcisseurs d’URL et qui permettent de masquer l’URL d’une page. Plutôt que de partager directement un lien vers le site de l’auteur, je partage un lien raccourci et le tour est joué…

Les liens c’est la vie

Ce que ne réalisent pas les députés à l’origine de l’amendement, c’est que le linking est au cœur de la vie numérique. Un auteur de contenu web (photo, vidéo, article) ne vivra pas longtemps si personne ne parle de lui et ne partage des liens pointant vers son site web. Combien de lecteurs vont directement sur le site de l’auteur pour découvrir ses dernières publications ? Combien de lecteurs arrivent sur le site parce qu’ils ont suivi un lien publié sur un réseau social, un forum, un blog, voire un autre site d’auteur ?

Supprimer les liens, c’est supprimer une quantité importante de trafic vers un site web, et le faire dégringoler dans les résultats de recherche (et oui, le nombre de liens pointant vers un site est toujours un signal de classement dans Google).

Bref, il ne faut pas se voiler la face, les producteurs de contenu dépendent actuellement fortement du partage de liens pour obtenir des visites et de la notoriété.

Par ailleurs, le web est construit grâce aux connexions entre les sites internent, qui se font à l’aide de liens hypertextes. Les liens ont un rôle important pour favoriser la découverte et l’exploration de nouveaux contenus, qu’il s’agisse d’internautes ou de robots de moteurs de recherche. Les journalistes eux-mêmes créent souvent des liens pour donner d’autres sources d’information et soutenir d’autres journalistes.

Revenir sur la culture du partage ?

Actuellement, le partage d’informations est une activité largement répandue sur internet. J’ai vu une image rigolote ? Je la partage avec mes amis. Je suis intéressé/scandalisé par un article ? je le partage.  Et ainsi de suite.

Cette culture du partage est facilitée par le nombre d’outils gratuits mis à disposition par les réseaux sociaux, mais aussi par les champs de commentaire dans les sites d’actualité (les auteurs seraient alors pris à leur propre piège ;-). C’est l’ère du Web 2.0, où les utilisateurs veulent interagir avec les contenus qu’ils visionnent. Pour donner leur avis, émettre des critiques ou tout simplement noter un contenu et encourager l’auteur (bouton J’aime). Avoir le droit de partager des URL est un droit fondamental sur internet (mais tout n’est pas bon à partager, on est bien d’accord).

Peut-on imaginer un seul instant que le web français fasse un grand pas en arrière et empêche les internautes de partager les contenus qui leur tiennent à cœur ? Il est déjà assez  frustrant de ne pas trouver de bouton de partage sur un article d’actualité… A mon avis, il est trop tard pour revenir en arrière, la culture du partage est trop ancrée dans les mœurs, et revenir là-dessus ressemblerait à une privation de liberté.

 

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